"MANIFS" ET RÉVOLUTIONS… ON NE FAIT PAS QUE FLÂNER SUR LES GRANDS BOULEVARDS - 2ème partie : Porte St Denis - Bastille

Vendredi 19 avril 2013, par Webmestre // ► GRANDS BOULEVARDS - MADELEINE-BASTILLE (2)

2ème partie : de la PORTE ST DENIS à la BASTILLE


Notre itinéraire part de la Porte St Denis.

Bd St Denis

La "porte" St Denis, contrairement à ce que son nom indique, n’en fut jamais une.
Rappelons que Louis XIV, en 1661, se sentant pousser des ailes, invente la monarchie absolue. Se voulant maître de la France et hégémonique en Europe, il fait abattre les fortifications achevées peu de temps auparavant par Louis XIII. Il les fait remplacer par de larges allées : nos "Boulevards". En moyen-néerlandais, le "bolwerc" désigne un rempart. Dans notre langue, ce mot se transforme en "bollevart", puis en "boulevart", et désigne le terre-plein supérieur des fortifications. Lorsqu’on rase ces ouvrages défensifs pour les remplacer par des avenues plantées d’arbres, ces dernières gardent auprès du public leur appellation militaire d’origine, tandis que leur concepteur les nomme pour faire plus chic le "Nouveau Cours".

Et pour affirmer sa toute-puissance, Louis-Dieudonné fait construire aux principales entrées de Paris des arcs de triomphe. Ceux de la porte St Bernard, quai de la Tournelle, et de la porte St Antoine, sur l’actuelle place de la Bastille, ont disparu. Il ne reste aujourd’hui que celui-ci, dit Porte St Denis, et son voisin plus modeste de la Porte St Martin.
Celui, donc, devant lequel nous nous trouvons fut édifié en 1672 pour célébrer la victoire de Maastricht que le roi Soleil — rien que cela — venait de remporter sur les Provinces-Unies de Hollande. L’unification de l’Europe n’était pas encore à l’ordre du jour, à moins que ce ne soit sous la férule du roi mégalo. À vrai dire, il s’agissait moins de satisfaire l’orgueil démesuré d’un monarque que d’éliminer un concurrent commercial très actif.
Cette victoire, comme toutes les victoires, coûta la vie à quelques milliers d’hommes ; dont un particulièrement célèbre par ailleurs, un certain Comte Charles de Batz-Castelmore, plus connu sous le nom de d’Artagnan. Le vrai, s’entend…

C’est par cette arche de triomphe — on se demande bien en quel honneur vu les circonstances — que Louis XVIII fit sa seconde entrée dans Paris après les Cent-jours, le 8 juillet 1815.

En 1830, de violents combats eurent lieu sur ce boulevard pour se débarrasser du second frère de Louis XVI, Charles X, qui entre temps avait d’ailleurs pris la suite.
Mais en lieu et place de la République pour laquelle le peuple s’était battu, La Fayette et consorts sortent de leur chapeau un cousin des précédents, Louis-Philippe d’Orléans. Ce dernier va faire illusion pendant quelques mois seulement, car dès 1831 les Canuts lyonnais vont reprendre les fusils, suivis en 1832 par les parisiens à l’occasion de l’enterrement du général Lamarque.
Et encore en 1834, le 13 avril, suite à une nouvelle insurrection des ouvriers de Lyon, ces mêmes parisiens vont dresser des barricades, entre autres sur ce boulevard.
En Juin 1848, les ouvriers des ateliers nationaux retranchés sur le chantier de l’hôpital Lariboisière, construisent ici une énorme barricade d’où partira l’insurrection le 23 juin et qui ne se rendra deux jours plus tard qu’après d’âpres combats.
À nouveau lors du coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, des barricades seront dressées ici le 3 décembre 1851. Elles constitueront le principal foyer de résistance au putsch de Badinguet.
16 : Passage du Prado, construit en 1830, mais entièrement refait en 1925 dans un style Art déco très caractéristique ; malheureusement aujourd’hui dans un état de délabrement regrettable.

Au carrefour avec les boulevards de Sébastopol et de Strasbourg eurent lieu les premiers essais de signalisation électrique lumineuse et sonores pour la circulation, le 20 décembre 1922.

Bd St Martin

La "porte" St Martin qui, comme celle du Bd St Denis, n’était pas une porte, fut érigée pour célébrer la prise de Besançon en 1674. Le maître de Versailles aurait-il eu cette fois le triomphe plus modeste ; ou simplement la bourse plus plate suite à la construction de son palais pharaonique ?... Elle est de fait moins ambitieuse.
De violents combats s’y déroulèrent le 23 février 1848.

16 : À l’emplacement du théâtre de la Renaissance se trouvait, entre 1720 et 1762, un cimetière réservé aux protestants étrangers. Après la déplorable politique de Louis XIV en matière de religion — rappelons que ce despote obtus avait révoqué l’Édit de Nantes ; imposant ainsi l’exil à une fraction très active de la population — la Régence affichait une très relative ouverture.
La salle qui devait prendre par la suite le nom de théâtre St Martin, fut construite en 1781 à la demande de Marie-Antoinette pour abriter l’Opéra de Paris après l’incendie de celle du Palais Royal. Elle devenait la 4ème salle accueillant cette institution et le resta jusqu’en 1794.
Elle fut fermée le 12 juillet 1789 en protestation contre le renvoi de Necker.
Le convoi qui transférait la dépouille de Voltaire au Panthéon y fit une halte symbolique le 12 juillet 1791.
Elle devint successivement, pendant la Révolution, Théâtre de la République et des Arts, puis Théâtre des amis de la Patrie. Méhul, Gossec et Grétry y présentèrent leurs œuvres.
En 1802 elle prend son nom actuel de Théâtre de la Porte St Martin.
Pendant la Monarchie de Juillet, celui-ci accueille les Romantiques, avec la représentation de "Marion Delorme" en 1831, de "Lucrèce Borgia" en 1833… Frédérick Lemaître, Melle George, Marie Dorval y tiennent le haut de l’affiche.
Plus tard, ce sera Sarah Bernhardt qui s’y produira régulièrement pendant plusieurs années.

Du fait de sa situation à la "frontière" entre le Paris des affaires à l’Ouest, et le Paris populaire à l’Est, cette salle vit se dérouler bien des événements révolutionnaires.
Pendant la Révolution, après Thermidor, il avait abrité des réunions politiques.
Nous avons mentionné plus haut les affrontements de février 1848 ; mais déjà, lors de l’émeute du 5 juin 1832, Alexandre Dumas père, mis en joue par un soldat, avait dû s’y réfugier.
Plus tard, à la fin du Second Empire, il fut le siège du "Club de la Porte St Martin" ; un club très modéré.
Des Fédérés chassés de la place du Château d’eau s’y étant réfugiés pendant la Semaine sanglante, il fut totalement détruit par la canonnade et l’incendie qui s’ensuivit le 24 mai 1871.

57 : Réunions du "Club réformiste des commerçants-locataires", présidé par Sanguinède, avec Le Brun comme secrétaire, en mars 1848. Son orientation est contenue dans son titre.
29 : Maison natale du futur illusionniste, puis cinéaste, Georges Méliès, né le 8 décembre 1861.
25 : Passage Meslay, de 1887, communiquant avec la rue parallèle qui porte son nom.
13 bis : autre passage rejoignant la rue Meslay.
8 : Cabinet de travail de Paul de Kock, auteur populaire au 19ème siècle, qui meurt ici le 29 août 1871.
2 ter : Suite à une manifestation communiste contre les nazis, organisée devant le théâtre de l’Ambigu le 13 août 1941, deux militants — Henri Gautherot et Samuel Tyszelman — seront fusillés.
Dans cette même salle de l’Ambigu, louée par le PCF pour une représentation — avec la participation de Loleh Bellon, Frédéric O’Brady et Louis Daquin — de la pièce de Roger Vailland : "Le colonel Foster plaidera coupable", considérée comme anti-américaine, les fascistes déclenchent une bagarre le 16 mai 1952. La pièce est alors interdite.

Place de la République

Le fameux "Château d’eau" qui a donné son ancien nom à cette place jusqu’en 1879, fut inauguré le 15 août 1811, implanté dans un premier temps au déboucher du Bd St Martin. Cette fontaine se trouve aujourd’hui devant l’entrée de la Grande halle de La Villette. Elle avait entre temps été déplacée au centre de la place, puis retirée en 1867.
Elle fut remplacée par la fontaine des Lions, dessinée par Gabriel Davioud, qui se trouve aujourd’hui au centre de la place Félix Éboué, dans le 12ème arrondissement.
À cette dernière fut substituée en 1882 l’ensemble actuel représentant la République, sculpté par les frères Morice, Léopold pour les bronzes et Charles pour les personnages en pierre. Le monument fut inauguré le 14 juillet de l’année suivante et donna son nom à la place. Son piédestal porte douze hauts-reliefs qui retracent les épisodes les plus importants de l’instauration de la République. Ceux-ci sont souvent attribués par erreur à Aimé-Jules Dalou, alors que celui-ci avait été écarté du concours pour ses sympathies avec la Commune.

Le 25 juin 1848, le général Lamoricière, un des bouchers de la conquête de l’Algérie, commandant les troupes gouvernementales opposées aux insurgés, fit installer un canon dans l’axe de la rue Samson — l’actuelle rue Léon Jouhaux — où se dressait une importante barricade. L’affrontement fut particulièrement meurtrier.

Le 13 juin 1849 eut lieu sur cette place, à l’initiative de Ledru-Rollin porte-parole des néo-jacobins, une manifestation contre le détournement par Louis-Napoléon Bonaparte, tout juste élu "prince-président" de la Seconde République, de l’expédition de Rome, initialement dirigée contre les Autrichiens mais retournée contre la République Romaine. Ce simulacre de soulèvement des républicains fit long feu.

Le 24 août 1927, une imposante manifestation, qui tourna à l’émeute, s’y rassembla spontanément à l’annonce de l’exécution de Nicolas Sacco et de Bartolomeo Vanzetti, deux anarchistes américains accusés à tort d’avoir commis un hold-up.

Le 9 février 1934, s’y déroula une contre-manifestation communiste opposée aux ligues fascistes. Elle donna lieu à des affrontements violents avec la police qui firent 6 morts.

Le 14 juillet 1935, le drapeau Algérien y fit son apparition pour la première fois dans une manifestation, brandi par les militants de l’Étoile nord-africaine qui allait devenir le Parti du Peuple Algérien (PPA) en mars 1937.

Le 30 novembre 1942, Pierre Georges, dit Frédo puis colonel Fabien, est arrêté au métro République par la police française qui le livre aux allemands. Emprisonné et torturé, il parviendra à s’évader du fort de Romainville en 1943.

Lors d’une manifestation organisée par le PCF, le 28 mai 1952, contre le général américain "Ridgway la peste", venu à Paris pour la mise en place de l’OTAN, Jacques Duclos est arrêté sur ordre de Brune, ministre de l’Intérieur. Des pigeons sont trouvés dans le coffre de sa voiture. Cela provoqua ce qu’on appela "l’affaire des pigeons", le parti communiste étant accusé d’espionnage en faveur de l’URSS. Les heurts avec la police firent un mort du côté des manifestants.

C’est enfin sur la place de la République que De Gaulle choisit symboliquement de prononcer son discours de présentation du projet de Constitution de la 5ème République, le 4 septembre 1958.

Faisons maintenant le tour de la place

12 : La caserne Vérines de la garde républicaine est l’ancienne caserne du Prince Eugène, construite sous Napoléon III en 1854. Partie intégrante des plans du baron Haussmann, elle était destinée à contrôler les quartiers ouvriers de l’Est parisien. N’oublions pas que Badinguet était arrivé au pouvoir sur un programme d’"extinction du paupérisme". Il avait juste omis de préciser qu’il envisageait de le faire à coups de canons... Un des buts des travaux haussmanniens, ouvrant de larges avenues à travers Paris, n’était-il pas, de façon explicite, de faciliter les tirs d’artillerie et le déplacement de la cavalerie contre les insurrections populaires ?!... "Napoléon le petit" n’a pas eu le temps de remplir la tâche qu’il s’était fixée ; Adolphe Thiers s’en est chargé à sa place…
Les ouvriers parisiens avaient bien compris la fonction de cet édifice. Le 18 mars 1871, jour du déclenchement de la Commune de Paris, le général Brunel, à la tête de deux bataillons de la 10ème légion de la Garde nationale, s’empara de cette pièce essentielle du dispositif répressif.
La caserne abrita pendant l’insurrection le bataillon des "Pupilles de la Commune".
Reprise le 25 mai par les versaillais et transformée en cour prévôtale, elle fut le théâtre du massacre de nombreux communards.
Durant l’Occupation nazie, rebaptisée "caserne Heinrich Himmler", elle fut affectée à un régiment de la Waffen SS. Lors de la Libération, elle constitua, le 25 août 1944, le dernier bastion de résistance de l’armée allemande à Paris, finalement repris par les FTP du groupe Saint-Just.
On lui donna alors le nom du commandant Vérines, mort en déportation.

C’est à l’emplacement de cette caserne que Louis Daguerre avait installé en 1822, en association avec Charles Marie Bouton, son "Diorama" ; une salle où ils présentaient des spectacles à grande mise en scène jouant sur de somptueux décors mouvants et lumineux. Une plaque indique le lieu au 4 de l’actuelle rue Léon Jouhaux.

Daguerre s’associa avec Nicéphore Niépce — qui avait réalisé en 1826 ce que l’on considère, sans doute à tort, comme la première "photographie" — pour travailler au développement de ce qu’on appelait alors l’héliographie. Après la mort de l’inventeur, l’homme d’affaires ingénieux mit au point un appareil qui permit l’essor de ce qu’on appela dès lors le daguerréotype. Il habitait juste derrière sa salle de spectacle, dans une maison donnant sur la rue des Marais aujourd’hui disparue. C’est de sa terrasse qu’il prit, en 1837, le premier cliché représentant un être humain : un cireur de chaussures travaillant à l’angle du boulevard du Temple. Photo fort intéressante, malheureusement publiée systématiquement à l’envers, ce qui empêche de se représenter les transformations du lieu, mais aussi l’existence de certains immeubles d’époque au début du boulevard. Le Diorama disparut dans un incendie le 3 mars 1839. Il déménagea, comme nous l’avons vu lors d’une autre promenade, sur le boulevard Bonne-Nouvelle.

10 : Les Magasins Réunis furent en partie incendiés pendant la Semaine sanglante, le 25 mai 1871.
La cour vitrée de ces magasins fut, avant de devenir l’hôtel Holyday Inn, le cirque Myers. C’est là que se réunirent le 30 mai 1878, autour de la statue de Voltaire à l’occasion du centenaire de sa mort — toute manifestation extérieure étant alors interdite — une vingtaine de conseillers généraux et municipaux et quelques députés accompagnés de 5 à 6000 personnes. Ils lancèrent à cette occasion un appel en faveur des prisonniers politiques.

Le boulevard Voltaire mène à la mairie du 11ème arrondissement où eut lieu la dernière réunion du Conseil de la Commune, à l’issue de laquelle ses membres se dirigèrent vers la place du Château d’Eau pour prendre part aux combats qui y faisaient rage ; en particulier sur une importante barricade érigée au débouché du boulevard sur la place. C’est sur celle-ci que Charles Delescluze monta pour se faire tuer intentionnellement, désespéré par la défaite alors inéluctable.

3 : Passage Vendôme, construit en 1827 et restauré en 1869, débouchant dans la rue Béranger.

Bd du Temple

41 : Le théâtre Déjazet fut créé en 1851 par un certain Meyer, sur un ancien jeu de paume ouvert par le comte d’Artois, frère de Louis XVI ; le futur Charles X. Il fut racheté par Virginie Déjazet pour permettre à Victorien Sardou de monter ses pièces. C’est le dernier théâtre du boulevard du crime.
C’est sur ses marches que mourut Charles Delescluze après s’être fait abattre volontairement par désespoir sur la barricade du bd Voltaire, le 25 mai 1871.

Appelé le "boulevard du crime", du fait de la présence de nombreux théâtres populaires spécialisés dans la présentation de mélodrames dans lesquels on mourrait beaucoup. Il a été immortalisé par la géniale évocation cinématographique de Marcel Carné : "Les enfants du paradis".

72 : Emplacement du "Théâtre Historique", créé par Alexandre Dumas père, le 20 février 1847, pour y faire jouer ses propres pièces. Mélingue y crée "la Reine Margot". En 1848, on y présente le "Chevalier de Maison-Rouge", dont le "Chœur des Girondins" sera repris par les insurgés de Février.
Il devient le Théâtre Lyrique après la faillite de Dumas en 1850. En 1859, Jules Massenet, encore étudiant au conservatoire, y tient les timbales. Il est remarqué par Hector Berlioz en 1859.
66 : Emplacement du "Cirque Olympique", tenu par Franconi. Une salle qui présente en 1827 de grands spectacles de batailles napoléoniennes. Quand nous disions qu’on mourait beaucoup sur ce boulevard !...
62 : Emplacement du théâtre Audinot, puis de "l’Ambigu Comique". C’est dans cet établissement que Frédérick Lemaître fait un triomphe en 1824 dans le rôle du Robert Macaire de "l’Auberge des Adrets" ; un insipide mélodrame dont il fait un succès par sa géniale interprétation. Des pièces y sont également jouées par des enfants.
58 : Le "Théâtre de Nicolet" fut le premier à s’installer sur le boulevard du Temple, en 1759. Il devint le "Théâtre des Grands-Danseurs du Roi" en 1772, puis le Théâtre de la Gaîté en 1792. Nicolet était un ex marionnettiste à la foire St Germain qui forma des dizaines d’acteurs et de danseurs.
Le théâtre de la Gaîté est souvent mentionné par Balzac dans sa Comédie humaine.
54 : Emplacement du théâtre des "Variétés Amusantes", d’abord école de danse créée en 1777 par un certain Tessier pour les élèves de l’Opéra avant de devenir une salle de représentations reprise par le mime italien Lazari en 1792. Frédérick Lemaître y avait fait ses débuts à 15 ans. Il disparut suite à un incendie en 1798.
Il fut remplacé en 1819 par le théâtre des "Funambules", fondé par Fabien et Nicolas Bertrand. Jean-Baptiste Gaspard Debureau y fit un triomphe en recréant le personnage de Pierrot en 1862. C’est de ce mime que Carné s’inspira pour le Jean Baptiste de son film.
29 : Emplacement du café Turc, fondé en 1780 par un certain Bonvalet. Établissement en vogue jusqu’au début du règne de Louis-Philippe ; cité également à plusieurs reprises par Balzac.
Les descendants de Bonvalet ouvrirent un restaurant. C’est là que se donnèrent rendez-vous les représentants de la "gauche" de l’Assemblée, opposants au coup d’État du 2 décembre. Parmi eux : Victor Hugo et Michel de Bourges. Mais la police investit le lieu avant-même qu’ils n’y parviennent.
Ce dans ce même restaurant qu’eut lieu une tentative de conciliation, menée par des représentants de l’Internationale, dont Héligon et Henri Tolain, entre le gouvernement réactionnaire de la Troisième République et le Comité central de la Garde nationale, le 18 mars 1871. Ce fut bien évidemment un échec.
29-31 : Sur ce même emplacement fut construit en 1919, à l’initiative de Jean-Marie Clamamus, le siège de l’Union des Coopératives, financé par la Verrerie ouvrière d’Albi et la Bellevilloise parisienne. L’immeuble devint par la suite l’annexe Eugène Varlin de la Bourse du Travail. Il l’est encore aujourd’hui ; mais semble-t-il plus pour longtemps…
Occupé récemment par des travailleurs Sans-papiers, il a été le théâtre d’une manœuvre peu glorieuse — c’est le moins qu’on puisse dire — de la direction de la CGT.
27 : Emplacement du café du Cadran Bleu, concurrent de celui de Bonvalet, dans lequel les organisateurs de la prise des Tuileries, dont Antoine Santerrre et Bacelin, se réunirent le 9 août 1792 pour préparer l’opération.

À partir du numéro 52, l’alignement des bâtiments suit le tracé primitif du boulevard, lui-même déterminé par la forme d’un des bastions de l’enceinte de Louis XIII.
52 : Emplacement du théâtre des Délassements Comiques", fondé en 1785. Aristide Plancher Valcour, qui devait jouer derrière un voile de gaze, déchire ce dernier en criant "vive la liberté" le 14 juillet 1789.
Plus connu par la suite sous le nom de théâtre des "Délass-Com", il présenta des spectacles très populaires, comme le numéro de la célèbre danseuse contorsionniste nommée Rigolboche.
50 : Demeure d’Henri Zislin, caricaturiste militant du mouvement protestataire alsacien, de 1903 à 1927.
48 : Théâtre du "Panorama dramatique". Lucien de Rubempré y fait la connaissance de Coralie dans les "Illusions perdues" d’Honoré de Balzac, écrit en 1837.
46 : Philippe Mathé-Curtz, dit Curtius, ouvrit à cet endroit en 1782 une annexe de son cabinet de figures de cire du Palais-Royal : la "Caverne des grands voleurs". Il y présentait des scènes reproduisant les crimes fameux de l’époque et comprenait même une "chambre des horreurs". Ce boulevard méritait décidément bien son surnom !...
En juin 1791, Curtius hébergea ici un certain Jean-Chrisosthome Guillaume, arrivé dans la capitale avec le cortège qui ramenait la famille royale de Varennes. C’est lui qui avait assisté Jean-Baptiste Drouet dans l’arrestation de Louis XVI.
42 : Emplacement de l’appartement loué par Giuseppe Fieschi, en face le café Turc, pour installer la machine infernale destinée à abattre Louis-Philippe 1er lors d’une revue sur le boulevard, le 28 juillet 1835. Le coup rata sa cible, mais il fit 19 morts, dont le maréchal Mortier. Après les insurrections : lyonnaise de 1831, parisienne de 1832, lyonnaise et parisienne de 1834, cet attentat marqua un raidissement de la politique de la Monarchie de Juillet.
À cette même adresse demeura au 3ème étage, de 1855 à 1869, Gustave Flaubert. C’est là qu’il rédigea "L’éducation sentimentale" et "Mme Bovary".
L’immeuble abrita également, de 1855 à 1860, l’atelier du sculpteur Emmanuel Frémiet, auteur de la statue de Jeanne d’Arc de la place des Pyramides.
24 : Salle d’Angoulême ; siège du "Club de l’Unité républicaine", présidé par Guémied, Dumas et Madole. Club révolutionnaire créé le 14 mars 1848.
10 : Pompe à eau originale au fond de la cour.
1-17 : La façade arrière de ces immeubles suit le tracé du mur de l’enceinte de Charles V, construite en 1364.

Bd des Filles du Calvaire

14 : À partir de 1929, Jean Lorris, qui gère le magasin de la maison de disques "La Voix des Nôtres", diffuse auprès des abonnés du journal "le Populaire" des chants révolutionnaires.
2-4 : Emplacement de la Porte St Louis de l’enceinte de Louis XIII. Elle ne devait pas avoir un grand avenir, puisque, construite en 1637, elle disparut en 1654 avec la destruction des remparts décidée par Louis XIV.
2 : Du balcon au 4ème étage de cet immeuble, le 25 juin 1848, un insurgé bon tireur tint en échec un long moment les troupes gouvernementales débouchant de la rue du Pont aux Choux. La scène est décrite par Victor Hugo dans "Choses vues".

Bd Beaumarchais

113 : Café de la Petite Chaise où fut exposée la tête de la princesse de Lamballe après avoir été promenée dans Paris au bout d’une pique et présentée à Marie-Antoinette sous une fenêtre de la Tour du Temple. La princesse, amie intime de l’ex reine de France, avait été massacrée devant la prison de la Grande Force avant d’être décapitée, le 3 septembre 1792.
Un puits du 17ème siècle existe toujours dans le réduit à poubelles de l’établissement.
96 : Appartement loué par Alexandre Dumas père, au 4ème étage, pour sa maîtresse Isabelle Constant, en 1850 et 1851.
76 : Demeure d’Eugène-François Vidocq, de 1850 à 1854. Après le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, il avait tendu à sa fenêtre une banderole sur laquelle était écrit : "Louis-Napoléon, Messie du 2 décembre 1851, sois béni !". C’est dire à quel point le personnage n’était pas aussi sympathique que ce qu’en a voulu faire un feuilleton de télévision des années 60. Rappelons que c’est ce même Vidocq qui, à la tête d’une bande d’anciens malfrats comme lui — le qualificatif "anciens" n’étant pas forcément justifié — fonda la "Sûreté nationale", dont le rôle principal était d’espionner le mouvement ouvrier naissant et de réprimer les luttes.
69 : Demeure en 1860 de Paul Féval père, auteur du Bossu et de 90 autres romans.
63 : Demeure de Charles Nodier en 1824, avant sa nomination à la bibliothèque de l’Arsenal.
25 : Demeure de Félix Pyat, journaliste républicain, membre de la Société centrale démocratique en 1848.Il serait plus tard membre de la Commune de Paris ; son "mauvais génie" selon Benoît Malon.
23 : Hôtel de Sagonne, construit en 1667 pour l’architecte Jules Hardouin-Mansart — le petit-neveu de François Mansart — et décoré par Mignard, Le Brun et La Fosse… Un petit bijou aujourd’hui privé et donc inaccessible.
Il fut habité dans un premier temps par Ninon de Lenclos, qui y tint un salon célèbre rassemblant ce que l’on a appelé les Libertins ; en fait les libres-penseurs du 17ème siècle. Elle recevait là tout le gratin de l’époque. Molière lui aurait demandé conseil pour son Tartuffe qu’il présenta en avant-première dans ce salon.
10 : Café-concert "l’Époque", fondé par Jules Davezan en 1877. Aristide Bruant en fut le directeur. Il y créa "Nini peau d’chien" en 1898. Ernest Pacra y débuta, puis le racheta en 1905 et en fit un music-hall de renom : le Concert Pacra. Il révéla de nombreux artistes : Pauley, Georgius, Édith Piaf, Barbara, Brassens, Patachou…Il ferma ses portes en 1971.
8 : Emplacement de la demeure de Pierre-Louis Rœderer, syndic de la Seine, qui permit à Louis XVI de s’échapper des Tuileries le 10 août 1792. Il participa également par la suite au 18 brumaire. Une de ces crapules opportunistes qui furent de tous les coups fourrés contre la Révolution.
2-20 : Beaumarchais se fit construite un superbe Hôtel avec jardins, en 1789, sur l’emplacement d’un ancien bastion de l’enceinte de Louis XIII. Il y vécut les 10 dernières années de sa vie, et y mourut, le 18 mai 1799.
Cette demeure fut remplacée, de 1818 à 1841, par le second grenier à sel de Paris.
2 : Café de la Bastille, tenu par M. Cornu, où se réunissaient les fondateurs de l’Association Internationale des Travailleurs, des ouvriers cordonniers et bronziers, vers 1865.
À cet endroit fut érigée le 12 avril 1871 une des 18 barricades fortifiées et munies de canons conçues par Napoléon Gaillard, ouvrier cordonnier nommé responsable des barricades par la Commune.
On peut aujourd’hui y admirer une de ces magnifiques bouches de métro dessinées par Hector Guimard, que les édiles parisiens ont failli laisser partir à la ferraille avant de s’apercevoir qu’il s’agissait de véritables œuvres d’art. Il était malheureusement déjà trop tard pour une des plus belles d’entre elles, située place de la Bastille sur laquelle nous débouchons.

Une place tellement chargée elle-même d’histoire révolutionnaire qu’elle fera l’objet d’une autre promenade intitulée : "Autour de la Bastille !"

Fin de parcours.


Tout commentaire ou complément ; toute précision, remarque, correction... à propos de ce parcours, seront évidemment les bienvenus.

Contact : parisrevolutionnaire@gmail.com